Pascaline Marre
auteur - photographe

ArméniÉe

Depuis 1995, Le Ministère de la Culture turc entreprend des travaux de restauration du site d’Ani sur les quelques édifices restant de l’ancienne capitale du Royaume d’Arménie. Ces rénovations très controversées, réalisées au mépris des règles archéologiques et de l’histoire du site, ont néanmoins permis de sauver des édifices sur le point de s’effondrer. Aujourd’hui, un tableau historique accueille les visiteurs à l’entrée du site, résumant l’histoire d’Ani, mais le mot Arménie en est totalement absent.

Ani, cathédrale 40°30’12"N 43°34’20"E

Depuis 1995, Le Ministère de la Culture turc entreprend des travaux de restauration du site d’Ani sur les quelques édifices restant de l’ancienne capitale du Royaume d’Arménie. Ces rénovations très controversées, réalisées au mépris des règles archéologiques et de l’histoire du site, ont néanmoins permis de sauver des édifices sur le point de s’effondrer. Aujourd’hui, un tableau historique accueille les visiteurs à l’entrée du site, résumant l’histoire d’Ani, mais le mot Arménie en est totalement absent.

Depuis 1995, Le Ministère de la Culture turc entreprend des travaux de restauration du site d'Ani sur les quelques édifices restant de l'ancienne capitale du Royaume d'Arménie. Ces rénovations très controversées, réalisées au mépris des règles archéologiques et de l'histoire du site, ont néanmoins permis de sauver des édifices sur le point de s'effondrer. Aujourd'hui, un tableau historique accueille les visiteurs à l'entrée du site, résumant l'histoire d'Ani, mais le mot Arménie en est totalement absent. Depuis le site majestueux d'Ani, capitale du Royaume d'Arménie, ville antique aux 1001 églises, les gorges de l'Akhourian creusent une frontière séparant la ville mythique de sa patrie de l'autre côté de la rivière. De la même manière, depuis Erevan, capitale de l'actuelle Arménie, peut-on voir les sommets enneigés du Mont Ararat, symbole de l'Arménie, en territoire turc. L'église Saint-Sauveur s'élance vers le ciel, traçant une verticale dans ce paysage lunaire d'Ani, capitale du royaume d'Arménie. Datant du XIème siècle, cette église fut construite à la demande du prince Ablgharid Pahlavide, afin d'y déposer une relique de la «vraie croix» ramenée de Constantinople. Son plan circulaire composé de douze colonnes sur sa façade extérieure, en fait un bâtiment unique. Ce couple arménien est d'Anchertı, à présent Tokpapı. Leurs parents ont échappé aux massacres en fuyant à Alep. A leur retour, ils se sont installés dans la maison d'une autre famille arménienne, la leur ayant été détruite. Dans ce petit village surplombant l'Euphrate au sud de Kemaliye, l'histoire a marqué de son sceau l'identité et l'origine de ces familles turques, kurdes, arméniennes qui se côtoient mais ne se mélangent pas. L'Euphrate, berceau de la civilisation mésopotamienne, prend sa source sur les hauts-plateaux de l'ancienne Arménie, à l'ouest près d'Erzeroum, et à l'est, au nord du lac de Van. Croisant les routes de déportation, il fut le tombeau de milliers d'Arméniens noyés dans ses eaux. Il y a quelques années, la communauté arménienne demanda à la ville l'autorisation de construire un bâtiment dans l'enceinte du cimetière arménien pour accueillir les défunts et leurs familles. La ville donna son accord, mais sous la pression de la population, ils firent détruire l'édifice en cours de construction. En 2007, l'assassinat par cinq jeunes nationalistes de trois chrétiens, dont un missionnaire allemand, a ravivé les tensions. Les crimes envers les chrétiens et autres minorités sont généralement classés sans suite, et leurs auteurs impunis. Cette maison, communément appelée "la maison du prêtre", surplombe la cathédrale Surp Astvatzatzin, dont il ne reste plus une pierre. Cette maison fut, depuis, occupée par plusieurs familles et celle qui en détient les clés aujourd'hui, souhaite en faire un musée, avec l'accord de la municipalité. Fontaine du village de Zeytoun, à présent nommé Süleymanli, du nom du commandant turc qui conduisit l'armée pour détruire le village en 1915. La semi-autonomie acquise par des années de résistance durant l'époque ottomane en fit une des premières cibles des Jeunes Turcs en 1915. Seul vestige de ce village arménien, la signature gravée en arménien sur l'arche centrale, dont les inscriptions ont été effacées. Bombardée durant le siège que les Arméniens opposèrent en 1915 avec l'aide des troupes russes, aux troupes Ottomanes, ce «quartier des jardins» fut littéralement rasé. Ce siège qui dura plusieurs semaines est souvent cité en exemple de la trahison des Arméniens à l'Empire. Forts de l'approche des troupes russes, les Arméniens de Van organisèrent farouchement leur défense du 20 avril au 16 mai. S'ils purent fêter une victoire après la retraite turque, de nombreux Arméniens furent massacrés lors de cette défense et durant leur fuite vers le nord. Surp Boghos Bedros, datant de 1837, fut longtemps utilisée comme entrepôt. Située au centre de Tomarza, dans le quartier Cumhuriyet mahallesi, elle est à présent condamnée. La ville en détient les clés. Depuis la création de la République Turque, la quasi totalité des églises, monastères, écoles et hôpitaux arméniens ont été saisis par l'Etat turc. La grande majorité ont depuis été détruits ou transformés. L'ancien quartier arménien nommé Nazimbey, aux abords de Surp Krikor Lusavorich, est un patchwork contrasté d'immeubles neufs de dix étages et de bâtisses délabrées. Les vieilles maisons laissées à l'abandon sont à présent occupées par des familles tziganes. Cette minorité dont le nombre est difficile à évaluer (d'après une étude réalisée en 1993, 700 000 Tziganes vivraient en Turquie), n'est pas officiellement reconnue et ne bénéficie donc pas de droits ni de protection sociale. Haut lieu historique de l'histoire arménienne, Kayseri est la ville natale de Saint Grégoire l'Illuminateur (Surp Krikor Lusavorich), père de l'église apostolique arménienne. Après un an de restauration, une messe de réouverture y fut célébrée le 13 novembre 2009.Le vieux quartier arménien d'antes (à présent Gaziantep : le "soldat blessé") est dominé par l'ancienne cathédrale arménienne, à présent Kurtulus Camii, la Mosquée de la Délivrance. Le drapeau turc est omniprésent, marquant de son sceau un patrimoine riche et multiculturel. On le trouve régulièrement sur les édifices arméniens en ruine dans de nombreux villages de l'est, où les quartiers arméniens étaient bien souvent situés sur les hauteurs. A une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Tercan, à quelques encablures du village d'Üçpinar, le monastère Aprank fait face à la vallée de l'Euphrate. De ce monastère relativement bien conservé, deux magnifiques khatchkars de cinq mètres de haut datant du début du XIIème siècle dominent ces hauts plateaux.L'hôpital Surp Pırgiç fut crée en 1834 par Artin Amira Bezdjian. Véritable havre de paix dans le quartier de Yedikule d'Istanbul, les bâtiments encadrent un très beau jardin dans lequel les familles viennent se promener. D'Ünye à Rize, sur la Mer Noire, les Arméniens étaient embarqués sur des bateaux et jetés à la mer. Confiée à une voisine turque car elle avait les cheveux noirs, Lussaper échappa à ce destin tragique. Elle prit le prénom de Fatima, et seule rescapée de sa famille, fut envoyée dans un orphelinat à Istanbul. Plus tard, elle fut mariée sur photo. On mariait des orphelines à des Arméniens qui avaient pu fuir en Europe, aux Etats-Unis, au Canada ou en Amérique Latine. Le village de Kabali (anciennement Tuzhisar) est installé le long d'une rivière, dans une vallée paisible dominée par une falaise d'un côté et des collines de l'autre. Sur le versant de la colline qui surplombe le village, des khatchkars couchés parsèment un champ. Les khatchkars, "croix sur pierre", sont des pierres gravées de croix et du motif de l'arbre de vie, spécificité de l'art arménien. Les plus anciens dateraient du XIè siècle. Cette maison sur les hauteurs d'Ordu porte les stigmates d'une riche demeure. A présent abandonnée, elle est devenue le terrain de jeux d'enfants du quartier. Au premier étage, de magnifiques pièces avec de larges baies vitrées, offrant une vue sur la mer au loin. D'autres familles ont habité les lieux depuis. A présent vide et laissée au vent, ses murs, son escalier, les restes de son mobilier racontent son histoire oubliée. Maison abandonnée du quartier arménien d'OrdouHammam abandonné du quartier arménien.  Kırıkhan, à l'est d'Alexandrette. De nombreuses églises arméniennes ont été construites au nom de Saint Grégoire l'Illuminateur. Né en 257 à Césarée (actuelle Kayseri), il est le saint patron qui a évangélisé l'Arménie, sous le règne du roi Tiridate IV. Après avoir été emprisonné durant treize années par le roi, ce dernier, gravement malade, fit amener Saint Grégoire à son chevet. Le roi fut guéri miraculeusement et Saint Grégoire devint officiellement Catholicos d'Arménie. Surp Boghos Bedros, datant de 1837, fut longtemps utilisée comme entrepôt. Située au centre de Tomarza, dans le quartier Cumhuriyet mahallesi, elle est à présent condamnée. La ville en détient les clés. Depuis la création de la République Turque, la quasi totalité des églises, monastères, écoles et hôpitaux arméniens ont été saisis par l'Etat turc. La grande majorité ont depuis été détruits ou transformés. L'église Surp Giragos s'élevait sans toit vers le ciel, les ogives nues dessinant dans le ciel de magnifiques arches qui projettent leurs ombres sur le sol, avant sa restauration en 2011.L'église en 2009, avant restauration.Cour d'une maison arménienne dont il ne reste que la façade. En atteste le sigle arménien de l'infini, représenté par une rosace, gravé sur le haut de la façade intérieure. Des routes tracées, partant de l'ouest du nord, furent envahies par des convois de milliers de déportés emmenés de force par des milices vers le désert de Syrie, où des camps furent installés. Là, entre Rakka et Deir-es-Zor, des milliers des survivants périrent de faim, de soif et de maladies. Akşehir, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Konya, se situait sur une des routes de déportation, emmenant les Arméniens de Smyrne et Istanbul vers Adana, Alep, jusque dans le désert Syrien, destination finale. Située dans l'enceinte de l'école, cette église du XIXème siècle, relativement bien conservée et protégée par un cadenas, sert d'entrepôt pour le mobilier de l'école. Dans le Dersim (province rebasptisée Tunceli, nom éponyme de son chef lieu), l'ancien village arménien d'Ergen abrite les ruines d'une magnifique basilique dont il ne reste que quelques pans de mur. Cette région, à forte population alévi et kurde, résista aux déportations de la population arménienne en cachant les familles des provinces alentour, fuyant vers les montagnes du Dersim. Le village a été rebaptisé Geçimli qui signifie «accomodant». Ironie de l'histoire ou volonté manifeste d'effacer les traces définitives du pluralisme de la société turque. Traversée de l'Euphrate depuis Ağın, à une soixantaine de kilomètres au sud de Kemaliye, anciennement Agn. De nombreux convois d'hommes, de femmes et d'enfants acheminés depuis le nord en direction de Malatya, furent noyés dans l'Euphrate. Dédiée à la Vierge Marie, Surp Astvatzatzin (XIème sicèle) domine le site d'Ani de sa taille monumentale. Sérieusement endommagée par une succession de séismes, des structures métalliques ont été placées pour soutenir les façades. Le 1er octobre 2010, un groupe de nationalistes turcs se rassembla dans la cathédrale pour y réciter des prières musulmanes, en protestation à la première messe célébrée dans l'église d'Aghtamar, le 19 septembre 2010.

En 2015, je publiais un ouvrage sur le génocide arménien et les conséquences de son dénis dans l’actuelle Turquie. Intitulé « Fantômes d’Anatolie » ce projet étudiait l’éradication et l’effacement systématique d’une communauté et les traces de sa culture. J’en proposais un regard, aux confluences entre l’écriture documentaire imposée par la faits historiques et contemporains, et une approche plasticienne, en cohérence avec le sujet, dans le choix d’images et leur traitement.

Face à la gravité du sujet et à sa complexité, je décidais de rester sur une photographie sobre, m’attachant aux faits tout en assumant une écriture singulière. Durant ma recherche, j’ai tenté des explorations plasticiennes qui pouvaient rendre visuellement l’éradication et son dénis. Toutes m’ont paru factices. Je décidais donc de revenir à mon intuition initiale d’une écriture sans artifices. Lors de l’élaboration du livre, j’ai enrichi ce corpus d’images avec des poèmes, qui évoquaient, là-encore par l’absence, la contemporanéité de cette histoire de plus d’un siècle.

L’actuel conflit du Haut-Karabach ne fait que confirmer la réalité de la qualité fondamentalement contemporaine du génocide arménien niée par les gouvernements turcs successifs. Si l’on ne peut réduire l’histoire arménienne au génocide, son déni hante les descendants de ses victimes et bourreaux, comme l’atteste l’attaque du Haut-Karabach par les gouvernements azerbaïdjanais et turcs et leurs déclarations à l’encontre des Arméniens entâchées de mensonges et de mauvaise foi.

Parallèlement à l’élaboration du livre et à la préparation d’expositions, je poursuivais mes recherches visuelles autour de ce travail et m’est venue l’évidence de travailler l’image en négatif comme métaphore à la négation. J’en réalisais une série, seule « torsion » que je me permettais, au cadre que je m’étais initialement imposé, tant ces images en négatif exprimaient non seulement le déni, mais les conséquences de ce déni sur les générations à venir.

Le négatif par l’inversion des valeurs, trouble la lecture, révèle les défauts, les déchirures, les destructions. Les personnages photographiés se fondent dans le décor, tels des spectres flottant, hantant ces paysages désolés.

La situation actuelle de l’Arménie, prise en étau entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, dans ce conflit du Haut-Karabach résonne tristement avec ces images que j’ai retravaillées.

Si une œuvre s’inscrit dans un temps défini par l’auteur jusqu’à son point final, à partir duquel l’œuvre ne lui appartient plus, son caractère intemporel nous y ramène irrémédiablement. C’est alors un nouveau regard que l’on pose en echo au premier.