Pascaline Marre
auteur - photographe

Sortir du corps

16/01/2015
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Elle déchira sa chemise, de rage, pour ne pas se déchirer elle-même toute entière. Impossible furie qu’elle ne peut plus contrôler, rage à vouloir sortir du corps, dont elle se sent emprisonnée. Impensable geste, qu’elle veut déjà oublier. Mais elle se reflète dans ses yeux et voudrait se dire, que non, elle n’a pas eu cet acte de démence, non, elle n’a pas eu ce cri de douleur. Lui, en face, est une muraille infranchissable, inébranlable. Son cri s’est volatilisé dans un monde étranger, aliéné.

Dis-moi, se dit-elle en d’autres jours, que tu veux me prendre dans tes bras, pour me dire que tu es là, pour me dire que je suis là, ne serait-ce que ça. En d’autres jours, elle dirait, regarde-moi, s’il te plait, peux-tu me sourire ? Es-tu heureux d’être là. Que vis-tu ? Que sens-tu ? La vie t’absorbe, et qu’en fais-tu ? Tu m’aimes mais où sont tes regards, tes baisers, tes sourires, tes mots ? Ils s’évaporent dans un monde sans temps ni mesure, et tu ne vois pas. Tu ne vois pas mes regards, mes sourires, tu n’entends plus mes mots. Recroquevillés que nous sommes à ne plus nous voir, nous souffrir, nous penser, nous rire, nous aimer, nous donner, notre carapace s’est faite pierre, trop lourde pour avancer, trop lourde pour se relever, et voir cette incroyable lumière qui éclaire le monde. Ce monde magnifiquement effrayant et mystérieux.

Elle attend que son corps s’apaise, qu’elle pourra se relever et sourire. Elle espère qu’elle pourra voir la vie encore et encore, sans jamais en percer son mystère. Qu’elle verra la beauté, incroyable beauté qui nous échappe dès que l’on veut l’approcher, peut être pour aller plus loin encore. Peut être parce que la vérité de la beauté est dans ce qui ne nous appartient pas, ce que l’on ne pourra jamais vraiment saisir et garder pour soi. Elle a sa vie la beauté, elle va et vient à sa guise. Elle nous nargue et parfois nous guide et nous inspire. Elle réapparait sans crier gare, comme une surprise incroyablement gourmande, mais jamais elle ne s’abandonne.