Pascaline Marre
auteur - photographe

Vues Arméniennes

A l’intérieur, deux pièces à vivre font office de chambres pour la nuit. Les murs sont ornés de tapis. Une odeur de crème et de lait saisit en rentrant. Sveta nous fait goûter sa soupe, sa crème, son yaourt et son pain lavash, accompagnés de quelques rasades de vodka. Son mari nous parle peu, et impressionne par sa présence de patriarche. Sveta est volubile, et s’active avec l’aide de sa belle-fille pour nous accueillir comme des rois. Le jeune Badvagan, poupon emmailloté, gazouille discrètement dans un landau à bascule.

Nous sommes dans les confins des plateaux arméniens, dans le petit village de Lusakiur, dont le joli nom signifie « village de lumière ». Sur ces plateaux, les villes et les villages arborent tous une architecture soviétique pauvre de tôles ondulées et murs en parpaings gris-rose. Il reste des vestiges de maisons traditionnelles de pierre volcanique, mais ce sont surtout les églises qui font foi de la présence de 3000 ans d’histoire chrétienne.

Contexte

Ce pays né au sortir du génocide en 1918, tombe aussitôt sous le joug du bloc soviétique. Depuis son indépendance en 1991, le pays se construit et s’ouvre invariablement vers l’occident. Néanmoins, la transition est longue et difficile. Avec l’indépendance, c’est toute une infrastructure publique et économique à repenser, et les campagnes organisées autour du modèle soviétique tentent vainement de survivre. Dans ce contexte historique et économique, que devient l’identité arménienne ?

Lors des rencontres inoubliables faites durant mes voyages, je fus frappée de voir les origines multiples de ces Arméniens. Beaucoup sont les descendants de rescapés du génocide de 1915, arrivés directement de Turquie ou passés par le Liban, la Syrie, la Grèce ou la France. Plus récemment dans les années 1990, d’autres, Arméniens ou Kurdes, ont fui l’Azerbaïdjan voisin, ou ont encore été rapatriés d’Ouzbékistan. Enfin, environ un million d’Arméniens a dû quitter l’Arménie pour la Russie, l’Europe ou les Etats-Unis ces 10 dernières années. Une diaspora. Qui entre, qui sort d’un espace aux frontières flottantes. Telle, Mayran, enfant à la perruque, petite-fille d’Antranik. Les grands-parents d’Antranik sont des rescapés du génocide, dont les enfants, nés au Liban mais convaincus par la propagande soviétique de rejoindre le foyer national, sont partis fonder une famille en Arménie Soviétique en 1947. Le fils d’Antranik et père de Mayran, travaille à Rostov, au sud de la Russie.

Le projet

Aux portraits, je juxtapose des photographies de paysages et d’églises, monastères, khatchkars (croix gravées), etc ; éléments constitutifs de l’identité culturelle et sociale du pays. Je vois ces juxtapositions subjectives d’images comme un ensemble, révélant la complexité chez l’homme. Plus que des associations d’idées, ce sont des rapprochements graphiques et symboliques.

Ainsi, tel un puzzle, les images se racontent et recomposent une histoire laissée libre au regard de chacun.

Le montage tel qu’il est présenté est un exercice graphique qui donne un rythme à l’ensemble, et inscrit l’assemblage de photographies noir et blanc et couleurs dans une continuité visuelle.

La pierre

Dans le cas de ce projet, l’accent sur les sites archéologiques révèle l’importance de ces églises et monastères comme vestiges de l’histoire de l’art et de la culture de ce pays. Ils sont une pierre d’angle de l’identité arménienne et de sa présence historique sur un territoire.

L’art et la culture d’un peuple témoignent de son histoire, et l’inscrivent dans une continuité. Lorsque ces vestiges disparaissent, que reste-t-il du passé ? Qu’en est-il de l’appartenance au territoire quand celui-ci a été éradiqué et son peuple anéanti ?

L’Arménie actuelle œuvre à la réhabilitation de ces sites, mais ils sont nombreux en Arménie occidentale, aujourd’hui en Turquie, à avoir été détruits, et quand ils ont résisté au temps, aux séismes et aux massacres, ils semblent être des carcasses vides, abandonnées, témoins d’un crime, hantées par leurs fantômes.

Ces stèles gravées et ces khatchkars, certains datant du XIIIe siècle, entourent les églises, et se dressent vers l’ouest, tels des ombres de pierre. Les laisser dans leur lieu originel leur confère une place toute particulière. Les Arméniens entretiennent avec ces lieux des rapports quotidiens. Toute une vie y est célébrée. Un homme vient boire à la santé de sa femme défunte sur sa tombe ; des enfants jouent au foot entre les magnifiques stèles moyenâgeuses du cimetière de Nuraduz face au lac Sevan, pendant que deux vieilles dames tricotent paisiblement.

A présent

Bien que politique par son histoire et par le contexte actuel de l’entrée de la Turquie dans l’UE, ce travail s’attache à une écriture visuelle personnelle ; celle de ma rencontre avec ce pays et cette culture qui m’ont touchée à plus d’un titre. L’histoire nous raconte que des peuples disparaissent sous le joug de l’homme, et le XXe siècle a été particulièrement bouleversé par ces drames génocidaires.

Il est important de parler de ces évènements pour pouvoir tourner la page, et ne jamais oublier. Je suis liée à cette histoire par mon mari, et maintenant mes enfants. Je veux dire la beauté de ce pays et de ces gens dans ces images, et dire qu’il existe une Arménie, et que malgré l’histoire, l’esprit demeure.